Les soignants : une population singulière exposée à des risques spécifiques
Longtemps restée dans l’angle mort des politiques de santé, la santé des soignants s’impose désormais dans le débat public, comme clé de voûte du système de santé. La crise Covid-19 a agi comme un révélateur, mettant en exergue un état de santé déjà fragilisé. Elle a aussi marqué une rupture dans les conditions d’exercice (bien que déjà érodées), en installant un climat de crise prolongée dont le système peine à s’extraire.
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Les soignants constituent une population singulière. Leur proximité et exposition répétée à la souffrance, la fin de vie, la détresse des patients et de leurs proches, génèrent une charge émotionnelle élevée. À cette dimension constitutive du soin s’ajoutent des contraintes organisationnelles bien documentées : surcharge de travail, horaires prolongés, gardes et astreintes, isolement professionnel, surcharge administrative, incivilités et violences. Depuis la Covid-19, ces contraintes s’inscrivent
dans un continuum de crise, marqué par des pénuries de ressources humaines et matérielles, sans perspectives claires de retour
à la normale. Ces conditions ont des effets délétères sur la santé des soignants. Elles altèrent le sommeil, limitent l’adoption de comportements favorables à la santé et fragilisent les relations sociales. Au-delà de ces deux conditions, la singularité des soignants s’inscrit dans une culture professionnelle ancrée qui les renvoient au dévouement et à la priorité de l’autre. Cette culture, caractéristique de l’identité de soignant, n’autorise pas toujours à s’accorder du temps pour prendre soin de sa santé et contribue à freiner le recours à l’aide. Par ailleurs, souvent perçus comme des héros supposés résistants, les soignants n’échappent pas aux problèmes de santé rencontrés par la population générale.
Les données nationales viennent objectiver ce constat. Le rapport ministériel sur la santé des professionnels de santé de 20231 indique que plus d’un soignant sur cinq juge son état de santé global mauvais et 55 % déclarent avoir connu un ou plusieurs épisodes d’épuisement professionnel, variable selon la profession. Au-delà des conséquences sur leur santé, leur mauvais état de santé met en danger la qualit et la sécurité des soins2, en altérant les performances cognitives. Il impacte aussi la continuité des soins en provoquant présentéisme, absentéisme et turnover à court terme3, et à plus long terme la désaffection des métiers du soin4.
SPS, l’institut pour la santé des soignants : accompagner, prévenir et défendre la cause
Face aux constats, l’association SPS (Soins aux Professionnels de Santé), devenue SPS, l’institut pour la santé des soignants a fait le choix d’une réponse opérationnelle. Fondée en 2015 par un collectif de soignants, SPS est une association à but non lucratif, reconnue d’intérêt général, née de la conviction que prendre soin des soignants est une condition indispensable pour améliorer la vie de tous. Depuis 10 ans, elle se mobilise à travers ses trois missions : accompagner, prévenir et défendre la cause.
La mission d’accompagnement constitue le socle de son action. Elle repose sur un dispositif d’accompagnement psychologique qui va de l’écoute à la prise en charge. L’accès se fait via une plateforme nationale d’écoute accessible 24h/24 et 7j/7 (numéro vert SPS 0 805 23 23 36 ou appli AssoSPS). Ce dispositif mobilise plus de 100 psychologues, garantit l’anonymat et la confidentialité, et assure 100 % d’appels décrochés. Depuis sa création, plus de 40 000 appels (5 560 appels en 2025) ont été reçus, témoignant d’un besoin de soutien psychologique chez les soignants, souvent en dehors des circuits classiques de prise en charge1,5.

Dans un contexte où le virage préventif est promu, il se pose la question de son incarnation, si ce même système ne permet pas aux soignants de l’intégrer à leur quotidien. Partant de ce constat, SPS a investi la prévention, dans l’objectif de déclencher
une prise de conscience et d’agir sur la capacité d’autosoins tout en encourageant le recours à un pair, lorsqu'une prise en charge est nécessaire. Les actions de prévention sont structurées en parcours, organisés autour de quatre déterminants de la santé : l’alimentation, l’activité physique, le sommeil et les compétences psychosociales.
Elles prennent la forme d’ateliers tous les mardis et jeudis de 13 h à 13 h 45 en visioconférence via la plateforme lamaisondessoignants.fr, ou en présentiel dans la Maison des Soignants de Paris et de Metz. SPS déploie également des formations en s’appuyant sur les pairs, afin de détecter les signaux faibles.
Consciente de l’importance du maillage territorial, SPS a engagé depuis 2023 une dynamique de territorialisation en métropole comme en outre-mer. Soutenue par ses délégations régionales composées de 60 bénévoles, cette stratégie a permis de sensibiliser plus de 100 000 soignants. Au coeur de la territorialisation, l’essaimage de la Maison des Soignants vise à apporter un lieu de soutien et de ressources. En complément, l’approche par le guichet unique digital permet d’accompagner l’ensemble des soignants du territoire.
Documenter pour mieux agir : focus sur les soignants libéraux
Au-delà de l’accompagnement et de la prévention, SPS porte une mission de plaidoyer visant à faire reconnaître la santé des soignants comme une priorité de société. Celle-ci s’appuie sur la production de connaissances pour une approche fondée sur les preuves. En 2024, SPS a conduit une enquête nationale en partenariat avec Doctolib et la Grenoble École de Management (GEM) pour documenter la santé des soignants libéraux, encore peu explorée6.

Menée auprès de 1 300 soignants (médecins généralistes, psychologues, pédicures-podologues, pharmaciens, sages-femmes, chirurgiens- dentistes, médecins spécialistes et masseurs-kinésithérapeutes), cette enquête met en évidence une situation préoccupante. Près de six répondants sur dix déclarent ressentir fréquemment une fatigue générale liée à leur activité. Les médecins généralistes et les chirurgiens-dentistes présentent les taux les plus élevés de burn-out critique (25 % avec un score > 75/100 au Copenhagen Burnout Inventory – CBI). Plus de 40 % déclarent avoir été les victimes de menaces ou d’agressions verbales, avec une exposition plus importante des médecins généralistes, chirurgiens-dentistes et masseurs-kinésithérapeutes.
L’enquête met aussi en avant un déséquilibre entre vie professionnelle et vie personnelle : trois quarts des soignants estiment
que leur activité empiète de manière chronique sur leur vie privée. Chez les médecins généralistes, 49 % se rendent disponibles pour leurs patients sur leur temps personnel (7 points de plus que la moyenne de tous les soignants évalués). Enfin, la surcharge administrative apparaît comme un facteur transversal de dégradation des conditions d’exercice : 24 % des soignants considèrent que les tâches administratives empiètent « tout le temps » sur le temps consacré aux soins de leurs patients, ce taux est supérieur chez les médecins généralistes (45 %).
| Conclusion La santé des soignants ne peut pas être réduite à une responsabilité individuelle, ni assimilée à un aveu de faiblesse. Si certains comportements de santé relèvent, comme pour la population générale, de choix personnels, les causes de leur état de santé sont largement structurelles. L’augmentation des incivilités et des violences interroge, quant à elle, sur un déni sociétal de la valeur du soin et de celles et ceux qui l’incarnent au quotidien, alors même que la santé figure régulièrement parmi les premières préoccupations des Français. Ces causes appellent une mobilisation collective pour transformer l’environnement d’exercice, afin qu’il soit tourné vers la santé de ceux qui soignent. |
Maëlys Jégu, Pharmacien,
Chargée de mission auprès de la directrice générale de SPS
(
Catherine Cornibert, Pharmacien,
DG de SPS (
Les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.
Références :
1 - Bataille-Hembert A, Crest-Guilluy M et Denormandie P. Rapport sur la santé des professionnels de santé. Paris, Ministère de la Santé, 2023.
2 - Haute Autorité de Santé. Fatigue des professionnels de santé. Préserver les soignants pour mieux soigner les patients. Janvier 2026.https://www.has-sante.fr/upload/docs/application/pdf/2026 01/flash_securite_patient__fatigue_des_professionnels_de_sante._preserver_les_soignants_pour_mieux_soigner_les_patients_.pdf 3 - École des hautes études en santé publique. VALORIS : coûts directs et indirects pour les établissements de santé et médico-sociaux liés à la mauvaise santé de leurs professionnels. Juillet 2024. https://fondation-mnh.fr/projet/valoris-couts-directs-et-indirects-pour-les-etablissements-de-sante-et-medico-sociauxlies-a-la-mauvaise-sante-de-leurs-professionnels/ 4 - WHO Regional Office for Europe. MeND : Mental health of nurses and doctors survey in the European Union, Iceland and Norway. Octobre 2025. https://iris.who.int/items/7324bf3d-479f-426c-bd5d-861129616859
5 - Ministère des Affaires sociales et de la Santé. Stratégie nationale d’amélioration de la qualité de vie au travail. Prendre soin de ceux qui nous soignent. Décembre 2016. https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/strategie_qvt_2016.pdf
6 - Gicquel Ibeka Q. État des lieux de la recherche sur la santé des professionnels de santé en France (p. 20). EHESP. 2025.
